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Angela Merkel, mercredi à Berlin.
Tobias Schwartz. AFP

En Allemagne, un revirement économique spectaculaire

Au nom de son intérêt national et de l’avenir de l’Europe, Berlin a fini par accepter de mutualiser les dettes européennes.

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«L’Allemagne et la France avaient fourni de bonnes fondations pour cette proposition», s’est félicitée Angela Merkel après la présentation du plan de relance de l’UE. Même satisfaction chez son ministre des Finances, qui estime que si les discussions sont loin d’être terminées, la reconstruction de l’Europe est sur la bonne voie. A l’aube de la présidence allemande de l’Union, à partir du 1er juillet, le revirement est spectaculaire : les Allemands ont changé de paradigme. Il faut dire que l’Europe est à la croisée des chemins.

Totems

Outre-Rhin, les annonces n’ont pas suscité les levées de boucliers attendues. Selon un sondage Civey pour le Spiegel, 51 % des Allemands se disent favorables au plan «Mercron», 34 % contre. La crise du Covid-19 aura ainsi considérablement bougé les lignes. En mars, la règle du zéro déficit budgétaire, le fameux schwarze Null, était remise en cause. Cette fois, c’est la mutualisation des dettes européennes.

Dans un pays où l’épargne est une vertu cardinale, les totems vacillent. Le quotidien économique Handelsblatt résume la chose en évoquant «L’adieu de Merkel à la ménagère souabe». En Allemagne, la femme au foyer souabe (région dont les habitants sont réputés pour leur pingrerie et leur aisance financière) est une allégorie économique. La figure de cette femme aux dépenses raisonnables et aux carnets de compte rigoureux est une antienne de Merkel, car elle nous enseigne, expliquait la chancelière en 2008, qu’«on ne peut vivre au-dessus de ses moyens à long terme». Une métamorphose symbolise toutes les autres : celle de Wolfgang Schäuble, président du Bundestag. L’ex-ministre des Finances, intraitable apôtre de l’orthodoxie budgétaire notamment pendant la crise grecque, lui qui aimait tant raconter à la presse que sa mère était «une ménagère souabe», soutient désormais le principe de solidarité financière.

A la CDU, on assiste à une révolution copernicienne. Surtout si l’on compare avec le printemps 2018. A l’époque, lors des négociations avec le SPD afin de former un gouvernement, la CDU insistait sur ce point : «Nous rejetons clairement toute mutualisation des dettes.» Aujourd’hui, de la cheffe du parti Annegret Kramp-Karrenbauer au président du groupe PPE au Parlement européen, Manfred Weber, on s’y résigne, dans l’intérêt de l’Allemagne. Weber précise : «En tant qu’Allemands, nous ne pouvons sortir de la crise de manière positive que si l’Europe prend également son envol.» Andreas Jung, vice-président du groupe parlementaire CDU-CSU au Bundestag, et le directeur financier de la CDU, Eckhardt Rehberg, ne disent pas autre chose : «Nous, les Allemands, en tant que nation exportatrice, avons intérêt à ce que la croissance soit durable dans toute l’Europe», écrivent-ils, précisant que sans l’accord du Bundestag, «un tel fonds ne peut pas exister».

Coup de maître

C’est naturellement à la droite de la CDU que le plan déplaît. Le petit mais bruyant mouvement ultraconservateur de la WerteUnion s’y oppose farouchement. L’ultralibéral Friedrich Merz, qui se verrait bien à la chancellerie en 2021, a de son côté exprimé des réserves, tout comme le chef du groupe régional CSU au Bundestag, Alexander Dobrindt. Mais ces voix restent minoritaires, d’autant que beaucoup d’observateurs voient dans ce plan de relance un coup de maître d’Angela Merkel. «Dans les dernières années de leur carrière, les chanceliers s’efforcent de prendre des décisions "irréversibles"», explique le Tagesspiegel, estimant que ce plan pourrait, lorsque l’on fera le bilan des années Merkel, se révéler aussi fondamental que l’union monétaire le fut pour Kohl, ou les réformes du marché du travail pour Schröder.