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Le mont Cervin vu depuis la Vallée d'Aoste, côté Italie, vers 1950.
Photo Leemage. AFP

Une vie de montagne, hors des sentiers battus

«Là où l’horizon est plat, je ne tiens pas». Une superbe biographie de Louis Oreiller, 85 ans, berger, braconnier puis garde du parc naturel qui revient sur son existence au cœur du Val d'Aoste.

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C’est une histoire d’homme passionné par la montagne, qui en a connu bien des versants. Ceux-là se trouvent dans le Val d’Aoste, aux confins sauvages du parc du Grand-Paradis. Ici vit Louis Oreiller, né en 1934, qui a d’abord été contrebandier et braconnier, avant de changer de camp, devenant garde-chasse, puis agent du parc national. Une vie à prendre la température de la roche, guetter les avalanches, parler aux arbres et aux bouquetins dont il se sent si proche. «Je suis comme eux, quand ils entendent un coup de fusil et voient un de leurs compagnons tomber, ils restent immobiles pendant un moment. Ils sont si lents qu’il leur faut deux ou trois tirs pour comprendre le danger, alors seulement ils prennent la fuite.»

Louis Oreiller a vécu hors des sentiers, uniquement en altitude car, comme le dit le poétique titre de son ouvrage, Là où l’horizon est plat, je ne tiens pas. Mais cette vie est difficile, dangereuse, les crevasses sont autant de pièges, les orages redoutables : «En altitude, c’est du bruit, de l’eau, du froid, de la lumière et de l’obscurité déversés pêle-mêle par le ciel, le tonnerre hurle, la foudre tombe si près qu’on en oublie de respirer, […] les torrents enflent, les roches des crêtes, détachées par la violence de l’averse, dégringolent dans un fracas qui fait écho au tonnerre.»

«La solitude de la montagne»

On entre dans son fantastique univers, mais on ne manque pas d’oublier que c’est une existence où il faut être solide sur ses pattes et dans sa tête. «La solitude de la montagne, il y a ceux qui la recherchent, ceux qui la noient dans le vin et ceux qui l’endurent jusqu’à ce qu’elle les écrase. La solitude est faite pour ceux qui savent qu’ils ne sont jamais vraiment seuls.» Il y a bien sûr avec lui les bouquetins, chamois, marmottes, perdrix et tétras qu’il compte et distingue, les touristes qu’il surveille et les braconniers qu’il traque. Avec cela, il a passé des années «l’œil collé à sa lunette d’approche».

Braconnier, Oreiller n’a pas oublié qu’il en a à ses débuts fait son métier, et qu’il serait capable de s’y remettre. «Avec les gardes de maintenant, mes jambes d’autrefois et la mémoire que j’ai encore, je serais insaisissable comme un fantôme, par des cols et des petits vallons oubliés de tous», écrit-il. «Mais c’est toujours la faim qui a armé mon fusil, maintenant il est accroché à un clou. Et, bon, c’est bien comme ça.» Le garde donne aussi ses conseils avant de partir en excursion, qui sont aussi bien une façon de vivre. «Tu dois remplir ton sac de matériel, mais dans ta tête, tu dois laisser un peu de place à l’éventualité d’un échec et une voie d’accès à la peur, pour qu’elle puisse t’atteindre et t’indiquer le moment de rebrousser chemin avant l’erreur fatale.» Et plus loin, il précise : «Avant de faire du mal, la nature nous prévient par de petits signaux. […] Mais il faut être capable de les voir, de les entendre, de les comprendre. Tu dois te servir de ton cerveau comme il faut pour t’en sortir quand il n’y a plus de routes et que les sentiers s’arrêtent.»

Désormais, Louis Oreiller ne s’aventure guère en montagne, il est trop âgé et fatigué, mais il se remémore ces jeunes années et toutes les images se confondent, deviennent irréelles. «Oui, il y a des fois où je me dis que, peut-être, tout ça n’était qu’un rêve», conclut l’homme, devenu sage.

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Là où l’horizon est plat, je ne tiens pas Louis Oreiller, avec Irène Borgna, éditions Glénat, 192 pp., 19,95 € (ebook : 9,99 €).


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