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«On devra penser à la censure à chaque fois qu’on écrira un slogan sur une banderole», se désole le militant Fred Bladou. (Photo d'illustration)
Photo Tyrone Siu. Reuters

Des comptes de militants LGBT suspendus pour avoir utilisé le mot «pédé»

Depuis une semaine, une quinzaine de militants LGBT et activistes de la lutte contre le sida ont vu leurs comptes Twitter et Facebook suspendus après l’emploi du mot «pédé» dans des publications. Une situation qui préfigure ce qu’entraînera la loi Avia contre la haine en ligne lorsqu’elle sera appliquée.

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Gwen Fauchois, Cécil Lhuillier, Laurent Babonneau… «Tous les comptes qui ont été suspendus, ce sont ceux d’activistes LGBT historiques, et ils seraient homophobes ?!» lâche Fred Bladou, militant de Aides et activiste de la lutte contre le sida. Agé d’une cinquantaine d’années, dont plus d’une trentaine consacrées à la lutte pour les droits des LGBT, il est atterré. En à peine une semaine, une quinzaine de comptes de militants ont été suspendus sur Twitter et Facebook, de quelques heures à plusieurs jours. Leur point commun : chaque fois, le terme «pédé» a été employé dans les publications mises en cause. 

«C’est pas la loi Avia qui me rendra moins PD.» C’est cette phrase, ajoutée sur sa photo de profil Facebook via un filtre, qui a valu à Fred Bladou d’être interdit de commenter ou publier pendant trois jours. Peu après, le compte de Drass Mustach a été restreint pendant vingt-quatre heures pour une photo de couverture sur laquelle sont écrits les mots «gouine, trans et pédé» sur fond rose. Même ambiance sur Twitter où Gwen Fauchois, qui a été vice-présidente d’Act Up-Paris dans les années 90, a vu son compte suspendu entre lundi et mardi soir pour plusieurs tweets militants. Selon elle, «ces suspensions ne sont que quelques exemples parmi d’autres».

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Une «réappropriation du stigmate»

Pour Twitter et Facebook, l’usage du terme «pédé» est considéré comme allant à l’encontre des règles relatives aux conduites et discours haineux. Difficile à digérer pour des activistes militant justement contre la haine homophobe. Utiliser le mot «pédé» ou «gouine» pour se définir fait partie de l’histoire des luttes LGBT afin de retourner le stigmate, une idée que l’on retrouve dans les combats de nombreuses minorités comme les queers, les Noirs américains ou encore les travailleuses du sexe. «C’est une réappropriation de l’injure et du stigmate, de manière à ne pas laisser à nos détracteurs une supériorité sur nous en maniant ces mots», dit Fred Bladou. 

Voir leur discours politique censuré, c’est exactement ce que craignaient ces militants après l’adoption le 13 mai de la proposition de loi de Laetitia Avia (LREM) pour lutter contre la haine en ligne. Ce texte prévoit, pour les plateformes et moteurs de recherche, l’obligation de retirer sous vingt-quatre heures les contenus «manifestement» illicites, sous peine d’être condamnés à des amendes pouvant aller jusqu’à 1,25 million d’euros. La loi ne doit pas être appliquée avant le 1er juillet, «mais on dirait bien que les plateformes ont voulu anticiper. Ça fait dix ans que j’utilise le mot "pédé" sur Facebook et je n’ai jamais été bloqué avant», constate Fred Bladou. Pour les militants, les motifs de ces sanctions sont d’autant plus flous que l’emploi d’autres termes comme «gouine» n’a pour l’instant pas provoqué de suspension de comptes. 

Contacté par Libération, un porte-parole de Facebook explique que «la lutte contre la haine en ligne est une priorité» pour l’entreprise (1). De son côté, la communication de Twitter admet que «bien que nous nous efforcions d’assurer la cohérence de nos systèmes, il peut arriver que le contexte apporté habituellement par nos équipes manque, nous amenant à commettre des erreurs».

Un avant-goût de la loi Avia

Selon l’avocate Caroline Mécary, ces injustices risquent de se répéter à l’avenir car, lorsque la loi Avia sera appliquée, «elle déléguera le pouvoir de choisir ce que l’on a le droit de dire ou non à des entreprises privées, alors que la liberté d’expression ne devrait être commentée que par un juge dans le cadre d’un débat contradictoire. L’emploi des mots dépend aussi du contexte, ce n’est pas un algorithme qui peut l’analyser».

Depuis le début, cette avocate est vivement opposée à cette loi. Pour elle, ce qui est arrivé à des militants LGBT ces derniers jours préfigure ce qui se passera dans les prochains mois : «On va assister à un polissage des discours pour ne pas être censuré de manière injuste, ça fait naître une nouvelle langue de bois. Cela montre à quel point cette loi est liberticide et qu’elle doit être abrogée.»

«Même sur les réseaux, on ne peut plus s’exprimer»

Malgré tout, les activistes n’ont que peu d’espoir de voir cette loi abrogée. Pour l’instant, ils s’interrogent sur la façon dont ils vont pouvoir continuer à mener des actions tout en évitant la «censure». «On a peur des violences policières en manifestation. Maintenant, même sur les réseaux sociaux, on ne peut plus s’exprimer. Comment on fait pour dénoncer ?» soupire Fred Bladou. Comme beaucoup d’autres militants, il a peur d’une chose en particulier : être obligé de remplacer le mot «pédé» par un autre. «On devra penser à la censure à chaque fois qu’on écrira un slogan sur une banderole… On ne sera plus libres de choisir ce que l’on dit.»

Pour Gwen Fauchois, il est essentiel que les termes utilisés depuis toujours dans les luttes LGBT aient leur place sur les réseaux sociaux : «Se confronter au fait qu’on nous empêche de nous exprimer et de nous organiser, c’est constitutif de nos identités et de nos luttes. Donc on trouvera les moyens appropriés.»

(1) Mise à jour à 20h30 : Après la parution de l'article, Facebook a fait savoir à Libération que les contenus seraient restaurés «sous peu», reconnaissant «une erreur» et assurant qu'il n'y avait pas de «modification de la politique de modération».