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Sur les Champs-Elysées, le 31 décembre 2018.
Photo Boby

Les Champs-Elysées, carrefour des inégalités

Ludivine Bantigny relate l’histoire sociale et politique de la célèbre avenue, de sa création par Louis XIV aux rassemblements des gilets jaunes,

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Voici un livre qui en contient deux. Le premier est une contribution, solidement documentée, à l’histoire urbaine et sensible d’un lieu parisien. On y découvre comment l’allée du Roule devint «Champs-Elysées» en 1694, à la demande de Louis XIV qui souhaitait une voie agréable (il charge Le Nôtre de l’aménager) pour aller des Tuileries à Versailles. Mais l’endroit reste longtemps malfamé, mixte de jardins, de friches et de marécages. Un siècle plus tard, le nivellement de la butte de l’Etoile lui fait gagner en salubrité, et commence à attirer promeneurs, limonadiers et divertissements.

A compter de la Révolution, il devient un lieu de parade : fête de la Fédération en 1790 ou remariage de Napoléon Ier en 1810, d’autant que ce dernier y fait édifier l’arc de Triomphe, achevé en 1836 seulement. L’avenue se mue donc en lieu de prestige, de plaisir et d’exhibition mondaine (on est à deux pas du «Bois»).

L’Exposition universelle de 1855 y installe son Palais de l’Industrie, les bastringues d’origine le cèdent peu à peu aux théâtres, puis aux banques et aux boutiques de luxe. Désormais située dans les «beaux quartiers», cette voie longue de 2 km et large de 70 m devient une vitrine où la capitale se met en scène : funérailles nationales, défilés militaires, affirmations symboliques du pouvoir. Hitler ne s’y trompe pas lorsqu’il y programme une visite éclair en juin 1940. De Gaulle lave l’affront le 26 août 1944, confirmant la fonction politique et symbolique du lieu. Suivront manifestations (dont celle du 30 mai 1968), célébrations monstres (le bicentenaire de la Révolution) ou triomphes sportifs.

Mais cette belle chronique est aussi recouverte par une démonstration partiale qui veut faire des Champs «la métonymie de la domination» pour justifier les saccages qui y accompagnèrent le «soulèvement» des gilets jaunes. Au prix de quelques raccourcis, le livre en vient à considérer le Fouquet’s comme une nouvelle Bastille. Ce qui n’est pas faire honneur aux révolutionnaires de 1789.