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Des policiers antiémeutes et des manifestants dans le quartier de Causeway Bay, mercredi à Hongkong.
Photo Isaac Lawrence. AFP

A Hongkong, les prodémocratie se heurtent à une démonstration de force

Un vaste dispositif antiémeutes a poussé les manifestants, qui voulaient perturber ce mercredi l'examen d'un texte de loi criminalisant l'offense à l'hymne chinois, à réévaluer leur stratégie.

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Les protestataires espéraient prendre le Parlement local. Ce devait être un coup de panache pour relancer la contestation anti-régime dans la rue. Il s’agissait aussi de perturber l’examen du texte de loi imposé par Pékin et qui criminalisera toute offense à l’hymne national chinois. Des appels à la grève avaient été lancés dans les entreprises, des appels au boycott des cours dans les lycées, «pour lutter tant qu’il est encore temps». Mais les opposants n’auront pas eu l’ombre d’une chance d’appliquer ce slogan : les abords du conseil législatif (LegCo) ont pris ce mercredi des airs d’Etat policier.

Le 12 juin 2019, des manifestants avaient mis en scène un accident sur l’autoroute urbaine longeant le Parlement pour stopper la circulation et permettre à d’autres protestataires d’envahir la chaussée et encercler le bâtiment législatif. Ils avaient ainsi empêché l’examen du texte de loi autorisant les extraditions vers la Chine, déclencheur de la révolte populaire inédite dans la région chinoise semi-autonome. Pour éviter un tel fiasco, certains députés de la majorité pro-Pékin n’ont pas hésité à passer la nuit dans le LegCo, afin de s’assurer que le Parlement adapte dans la législation locale le texte introduit fin 2017 par Pékin dans l’annexe III de la mini-constitution locale. Le gouvernement central avait alors argué que les sifflets lors d’un match de foot contre la Marche des volontaires, l’hymne chinois, «défiaient la ligne rouge du principe "un pays, deux systèmes"». Les autorités locales justifient aujourd’hui la nécessité d’adopter un tel texte après la profanation du drapeau chinois et autres actes de vandalisme de l’emblème national par des manifestants en 2019.

Des milliers de policiers antiémeutes

Pour les opposants, ce texte est un affront supplémentaire, alors que le Parlement national chinois doit voter jeudi une résolution ouvrant la voie à une loi anti-trahison à Hongkong. Le texte doit encore être élaboré par le comité permanent de l’assemblée nationale populaire, mais Pékin a d’ores et déjà prévenu qu’il sanctionnerait les actes et actions de sécession, de subversion et de terrorisme.

En prévision de manifestations, des milliers de policiers antiémeutes étaient déployés ce mercredi matin sur des kilomètres à la ronde autour d’un LegCo barricadé. L’ambiance était tendue dans le quartier d'affaires d’Admiralty qui abrite aussi le siège du gouvernement. Sur les trottoirs, des enfilades d’uniformes kaki, doigts sur la gâchette d’armes estampillées «moins létales», des fouilles, des contrôles d’identité y compris de journalistes. Dans la cour de la tour de l’Armée populaire de libération, voisine du LegCo, deux camions militaires stationnés, bien en vue depuis les passerelles piétonnes. Devant une telle démonstration de force, les manifestants ont réévalué leur stratégie. «Les risques sont trop importants, beaucoup pensent qu’il n’est pas sage d’y aller», témoignait dans la matinée un jeune protestataire sur l’application Telegram.

300 arrestations

Les manifestants se sont donc rabattus sur les quartiers de Central et Causeway Bay. Des heures durant, des slogans prodémocratie voire proindépendance ont retenti sporadiquement dans diverses rues de l’île de Hongkong, ponctués de charges policières qui ont à peine perturbé le ronron du centre financier. A la mi-journée, la police tirait une salve de gaz poivre rue à quelques centaines de mètres de l’emblématique siège de la banque HSBC. Et en fin d’après-midi, on dénombrait plus de 300 arrestations dans divers quartiers.

«Le Parti communiste chinois manœuvre pour contourner la Constitution locale et exploite la loi de sécurité pour tuer les libertés à Hongkong, accuse une jeune manifestante sous couvert d’anonymat. Avec un système judiciaire relativement indépendant et la protection des droits de l’homme, Hongkong fournit un havre de sécurité pour les militants de Chine continentale.» Mais une fois la loi appliquée, vraisemblablement avant les législatives du 6 septembre, «la définition de la liberté changera à jamais, comme "arbeit macht frei". On pourra manger et travailler, mais vivre en ayant des idées sera désormais dangereux à Hongkong», conclut-elle.

Riposte imminente

Sur les marchés, l’incertitude sur l’avenir de l’autonomie de Hongkong provoque aussi des remous. Après la plus importante baisse depuis 2015 vendredi, la Bourse enregistrait mercredi un afflux sans précédent d’argent de Chine continentale. La situation devait rester volatile à l’approche d’une riposte imminente et «très forte» promise par Donald Trump, pour qui la quatrième place boursière mondiale est devenue un terrain d’affrontement avec Pékin. Selon le président américain, la loi concoctée par Pékin nuira au statut international de Hongkong, lié à l’Etat de droit garanti par le principe «un pays, deux systèmes». Un argument balayé de la main par les autorités locales. «Améliorer le système légal et renforcer les mécanismes de sauvegarde de la sécurité nationale, sont bénéfiques au développement économique […] et au maintien de la prospérité et la stabilité de Hongkong», a rétorqué fermement mercredi le secrétaire à la Justice, John Lee.