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Ursula von der Leyen a présenté le plan de relance de la Commission européenne.© Dursun Aydemir / ANADOLU AGENCY / Anadolu Agency via AFP

Plan de relance européen : « L'esprit de Robert Schuman est de retour »

RÉACTIONS. Le plan de 750 milliards d'euros proposé par la Commission européenne a été applaudi, sauf par les extrêmes, droite et gauche.

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Le premier à réagir parmi les 27 leaders européens est celui qui a, dans son pays, affronté la plus dure des épidémies : l'Italien Giuseppe Conte. Le premier à confiner son pays se réjouit, dans un tweet, d'un « excellent signal de Bruxelles » quelques minutes après que la présidente de la Commission européenne a dévoilé un plan de relance de 750 milliards d'euros comprenant 500 milliards de subventions. Il fut le premier à réclamer de la solidarité de la part des Européens et il n'a pas oublié le mépris avec lequel il fut traité par les Néerlandais lors du Conseil européen de mars.

Avec son homologue espagnol Pedro Sanchez et l'aide du président Macron, Conte a mené la bataille d'influence pour parvenir à cette proposition. « Nous avons été décrits comme des visionnaires parce que nous y croyions depuis le début, s'enthousiasme le président du Conseil italien. Accélérons maintenant la négociation et libérons bientôt les ressources. » Conte avait été à l'origine de la « Lettre des 9 » qui proposait aux 27 de recourir à un « instrument de dette commune » pour redémarrer ensemble les économies européennes et rééquilibrer les disparités entre les États.

L'espoir d'un accord politique

Le Conseil européen du 19 juin doit en effet examiner ce paquet de mesures, c'est-à-dire à la fois le « grand emprunt » de 750 milliards mais aussi le budget européen classique de 1 100 milliards d'euros pour la période 2021-2027. « Même si tout n'est pas précisément acté à la mi-juin, nous espérons obtenir un accord politique à cette date », soulignait, mardi, Amélie de Montchalin, secrétaire d'État aux Affaires européennes. Du côté de l'Élysée, on souligne que ce grand emprunt, qui engagerait l'Union jusqu'en 2058, est « un signal clair que nous croyons en la solidité du projet européen ». Charles Michel, le président du Conseil, a été prudent en parlant d'une « étape importante ». Pas d'engagement de sa part tant qu'il n'a pas réglé l'opposition des pays dits « frugaux » (Autriche, Danemark, Pays-Bas et Suède). Les frugaux militent pour que le plan de relance ne comprenne que des « prêts conditionnés aux réformes » et non des subventions.

Mais le front des frugaux n'est pas uniformément combatif. Si l'Autrichien Sebastian Kurz (PPE) est celui qui a pris la tête de la contestation de manière tranchée, il vient d'être désavoué par les Verts autrichiens, partenaires indispensables de sa coalition gouvernementale. Autrement dit, Kurz ne peut plus représenter la position du gouvernement autrichien, mais seulement la sienne… Chez les Danois, le ministre des Affaires étrangères, Jeppe Kofod, a salué la proposition franco-allemande d'un fonds d'aides directes de 500 milliards d'euros qui a été reprise par la Commission… Est-ce à dire que Copenhague rend les armes ? Pour la Suède, Stefan Lofven ne semble pas non plus très combatif. Enfin, Mark Rutte, le chef du gouvernement néerlandais, le plus puissant des quatre frugaux, se fait discret. Partenaire et ami d'Emmanuel Macron, il a été régulièrement mis dans la confidence des discussions franco-allemandes sur les aides directes. Une clause de contrôle de la destination des fonds a été aménagée pour lui afin qu'il puisse obtenir, le moment venu, le soutien de son Parlement. L'un des partenaires de sa coalition, le parti D66, est du reste très favorable aux aides directes et à la solidarité européenne qu'elles impliquent…

« La solidarité est de retour, l'esprit de Robert Schuman est de retour », salue, de son côté, l'Allemand Manfred Weber, président du groupe PPE (chrétien-démocrate) au Parlement européen. Il souligne qu'il n'aime pas que l'Europe fasse des dettes, mais qu'il ne voit pas « d'autres solutions que d'investir dans nos économies », à condition que « l'argent frais ne serve pas à régler d'anciens problèmes ». Un avertissement clair aux États qui seraient tentés d'utiliser les fonds européens pour boucher les déficits publics ordinaires. Mais la Commission y veillera, car les États membres devront soumettre des plans nationaux d'investissement fléchés vers l'avenir, à savoir la décarbonation de l'économie (isolation thermique des bâtiments, conversion aux technologies vertes) et l'achèvement de la conversion au numérique (Intelligence artificielle, 5G, calcul quantique, etc.).

Les ultraconservateurs du PiS derrière von der Leyen

Chez les sociaux-démocrates, la présidente Iratxe Garcia Perez s'est félicitée d'un « plan ambitieux [...] impensable il y a quelques mois de cela », considérant que ce qui se joue est ni plus ni moins que « la survie de l'euro et du marché unique, donc du projet européen tout entier ». Pour les libéraux de Renew, le président Dacian Ciolos qualifie de « remarquable » la proposition de la Commission qui permet d'« éviter les erreurs de la dernière crise ». Il fait référence aux atermoiements des Européens lors de la crise de 2008. L'Europe avait mis plus de temps à sortir de la récession en appliquant une austérité qui avait ralenti le retour de la croissance par rapport au reste du monde. La leçon a été retenue et la vitesse de réaction de l'Union européenne depuis trois mois défie des années de langueur…

Même le groupe souverainiste ECR est venu en appui de la Commission à travers la prise de parole du Belge Johan Van Overtveldt (membre du parti nationaliste flamand NV-A). Il faut signaler que les ultraconservateurs du PiS, délégation charnière du groupe ECR, sont très favorables à ce plan de relance. Dans un non-papier publié par Varsovie le 8 mai, il défendait avec vigueur une relance européenne à condition que les fonds de cohésion – dont ils sont les premiers bénéficiaires – ne soient pas entamés. Johan Van Overtveldt a insisté pour que les géants du numérique qui ne paient que de très faibles impôts en Europe augmentent sensiblement leur contribution compte tenu des bénéfices qu'ils réalisent dans le marché unique.

« Une folie », pour le groupe de Marine Le Pen

La première note dissonante dans ce concert de louanges a été émise par l'Allemand Jörg Meuthen (AfD), du groupe Identité et Démocratie (dont le Rassemblement national de Marine Le Pen, la Lega de Matteo Salvini…). « C'est complément insensé, les citoyens paieront un prix énorme pour cette folie, assène-t-il à l'attention d'Ursula von der Leyen, assise non loin de lui dans l'hémicycle européen. Vous dépensez un argent qui n'est pas le vôtre, mais celui des contribuables, et cela, sans limites. Ce que vous faites est tout simplement irresponsable. [...] D'un point de vue monétaire, c'est un véritable hara-kiri. » Pour Meuthen, le plan de relance d'Ursula von der Leyen participe d'une « économie vaudoue » que la Commission veut « imposer aux citoyens », trop abasourdis pour s'en rendre compte.

Enfin, à l'extrême gauche, Manon Aubry (La France insoumise), présidente du groupe de la GUE, a mis en cause les « politiques libérales de l'Union européenne ces dernières années » qui ont « épuisé nos systèmes de santé, détruit notre tissu industriel et détricoté nos protections sociales ». L'eurodéputée française reconnaît néanmoins que « tout n'est pas à jeter » et se félicite de la création éventuelle de « ressources propres comme la taxe plastique ou la taxe carbone », mais elle regrette qu'on ne taxe pas les milliardaires ou les gagnants de la crise comme les hypermarchés. En revanche, les 750 milliards d'euros sont loin de contenter Manon Aubry, qui rappelle que le Parlement européen, dans une large majorité, réclamait 2 000 milliards d'euros voici deux semaines. La GUE défend l'idée d'une annulation de la dette et le rachat de celle-ci par la BCE sous la forme de « dette perpétuelle » (donc jamais remboursée).