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Eviter un retour à l’anormal – l’exemple islandais

Après la crise financière de 2008, les citoyens de la petite République d’Islande décidaient de reprendre leur destin en main, en refusant de sauver les banques, en éloignant pacifiquement la classe dirigeante et en réécrivant la constitution nationale. Un exemple à méditer, selon Pierre Aguet.

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Surtout, écrivent beaucoup de penseurs inspirés, ne recommençons pas comme avant. Profitons de la sortie de cette période extraordinaire pour éviter un retour à l’anormal, cette civilisation qui fonce dans le mur, qui refuse de combattre le dérèglement climatique et la montée des eaux, la déroute des démocraties, l’accélération des inégalités sociales, l’augmentation de la pauvreté des peuples, l’anormal quoi. Une fois exprimés ces vœux, nous n’entendons pas la liste des réformes à entreprendre. Sont-elles trop nombreuses?

Deux mots pour nous souvenir d’une récente révolution dont on a bien peu parlé dans nos journaux. Il ne faut pas donner des idées aux gens. Il y a dix ans, contrairement à tous les pays occidentaux, l’Islande a refusé de payer les dettes de ses banques au lendemain de la crise spéculative de 2008. Qu’a donc fait ce petit pays de 320’000 habitants?

Cela a commencé par des manifestations bruyantes autour des banques de Reykjavik. Armé de casseroles, le peuple a refusé de laisser son gouvernement régler les dettes de ses banques en janvier 2009. Chez nous, le Conseil fédéral n’a même pas protocolé sa décision de garantir les dettes de l’UBS. Comment aurions-nous pu aller dire non sur la place Fédérale? Le processus a été plus loin puisque l’Islande est le seul pays qui a mis quatre de ses banquiers en prison. Ailleurs, ce sont les banques qui sont condamnées. Les banquiers ne sont jamais inquiétés. Normal, ils ne savent pas ce qui se passe dans leurs bureaux…

Ce peuple, bien décidé, n’a plus fait confiance à ses députés. Il a tiré au sort 900 personnes qui ont posé la question au peuple. Par deux fois celui-ci a confirmé cette décision de laisser les banques faire faillite à raison de 93% de oui. Le FMI a immédiatement dénoncé cette forfaiture et a classé le pays parmi les pays terroristes.

Le processus ne s’est pas arrêté là. 1000 personnes ont été tirées au sort dont n’ont été exclus que les députés sortants. Elles ont proposé que tous ceux qui l’envisageaient se présentent pour créer une constituante. 523 personnes se sont annoncées. Elles ont désigné 25 rédacteurs-trices choisi-e-s presque toutes parmi les intellectuel-le-s bénéficiant d’une formation supérieure. Il n’y a eu parmi eux-elles qu’un seul paysan. Ces 25 ont créé un site internet et ont soumis au monde entier leur travail au fur et à mesure de son avancement. Ils ont obtenu des conseils très utiles. A la fin, ils ont été unanimes à voter ce texte dont une des originalités prévoit qu’aucune richesse naturelle ne peut être privatisée. Deux regrets. Lors de sa large acceptation, seul 30% du corps électoral s’est déplacé et les nouveaux députés ne l’ont pas mise en vigueur. Ils ont tellement attendu que lors du renouvellement de la chambre, c’est une majorité de droite qui s’est imposée et que c’est l’ancienne constitution qui régit le pays. Une confirmation supplémentaire que, dans nos démocraties, une fois élus, les députés marquent une sorte de «haine» du peuple auquel ils peinent à rendre des comptes1.

La nouvelle première ministre, Johanna Sigurdardottir a retiré la demande de son pays d’entrer dans l’UE en 2015. Le produit intérieur brut progresse de 4,2%. Le chômage est à environ 3% et le FMI ne tarit plus d’éloge sur cette réussite. Ils ont osé. Osons.

Notes

1.Lire Edwy Plenel de Mediapart.