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Jair Bolsonaro, dimanche lors d’un meeting de ses supporters. En dépit des recommandations sanitaires, le président brésilien a “tombé le masque”. Photo © Joédson Alves/EFE/SIPA

Après la crise sanitaire, la crise politique, la crise économique, la corruption s’invite au Brésil

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Second pays en nombre de cas confirmés  (plus de 370 000 cas confirmés), le Brésil pourrait passer en tête d’ici quelques jours. La gestion de la pandémie par Jair Bolsonaro détériore aussi l’image du pays en proie à une crise économique et politique. Et voilà Rio de Janeiro aux prises avec une affaire de corruption liée à la lutte contre le Covid19.

La première économie d’Amérique du Sud est aussi le pays le plus touché du continent. Le Brésil (210 millions d’habitants) est devenu le nouvel épicentre de l’épidémie avec près de 375 000 cas recensés le 25 mai et 23 474 décès. Il est le second pays, derrière les Etats-Unis, en termes de cas confirmés et pourrait passer en tête d’ici une semaine voire seulement quelques jours. Ce 25 mai, le Brésil a enregistré pour la première fois un nombre de décès (807) par jour supérieur à celui des Etats-Unis (620 morts).

Pour comprendre l’ampleur de la tragédie qui gagne l’immense pays –plus de quinze fois la France en superficie — il faut ausculter le taux de mortalité qui ne cesse de grimper en flèche et au-delà du bilan sanitaire global, sa gestion de l’épidémie avec un système de santé en déshérence. Au Brésil, la mortalité des patients intubés est de 66% et selon une étude de l’Association de médecine intensive, en soins intensifs, seulement un patient Covid19 s sur trois survivrait.

Système de soins à la dérive

Mais même à ce stade de l’épidémie, Jair Bolsonaro ne cesse de minimiser le risque. Ce dimanche 24 mai il a pris part, à Brasilia, à une manifestation de rue en sa faveur. Le Président, qui estimait encore le 20 mars qu’il n’avait pas peur d’une « grippette », a une fois encore illustré son non-respect des règles de distanciation et de matériel de protection : dans son bain de foule, il a enlevé son masque, pris des supporters dans ses bras et a porté à ses épaule, un enfant. Ce n’est pas l’image la plus choquante pour les Brésiliens, qui ont surtout fait part de leur incompréhension et indignation sur les réseaux sociaux lorsqu’ils ont découvert le week-end précédent, leur président en séance de Jet-ski sur un lac à Brasilia. Mais la petite phrase que les Brésiliens ne sont pas prêts à pardonner ce sont ces mots prononcés le 28 avril par le président alors que le Brésil venait de franchir le cap des 5000 décès : « Et alors ? Je suis navré. Mais quel voulez-vous que j’y fasse ? » « Ces mots lâchés ont fait monter la colère », reconnait Paola, commerçante de Sao Paulo qui a voté pour lui mais se dit aujourd’hui « affligée par son inconséquence ».

Trump des tropiques jusqu’à quel point ?

« On a souvent comparé Bolsonaro à Trump, le surnommant le “Trump des Tropiques”, mais Bolsonaro est le seul président au monde qui en pleine pandémie, a en moins d’un mois viré coup sur coup deux ministres de la Santé, deux médecins de formation au départ motivés à travailler pour le gouvernement et à agir vite pour enrayer la pandémie », rappelle Ligia Maura Costa, professeur de droit à la Fondation Getulio Vargas (FGV).

« Le déni de la situation sanitaire détériore l’image du Brésil, la gestion du gouvernement apparait chaotique » souligne Thiago de Aragão, expert d’Arko Advice et du Center for strategic and international studies (CSIS) pour qui le Brésil pourrait être le prochain épicentre en raison de plusieurs facteurs, « un effet de taille (210 millions d’habitants), d’inégalités sociales parmi les plus fortes au monde ; la faiblesse du système de soins, les choix politiques avec de fortes dissensions, l’absence de décisions étatiques fortes… »

L’expert remarque par ailleurs que les marchés ont très mal réagi lors du départ forcé de Nelson Teich, second ministre de la Santé poussé à la démission (après Luiz Henrique Mandetta qui craint à présent un bilan effroyable de 150 000 morts au Brésil) : « Au-delà de la question politique, le gouvernement a donné là les signes d’une singulière désorganisation, de l’absence de cohérence, de l’absence de stratégie dans sa politique de lutte contre le virus, voilà aussi ce qui inquiète les investisseurs. »

Sao Paulo, épicentre de la pandémie

L’épidémie frappe désormais plusieurs Etats, les plus touchés sont ceux de Sao Paulo (un Etat qui pèse 22% du PIB), de Rio de Janeiro ainsi que l’Amazonas et au Nordeste, région la plus pauvre, l’Etat du Pernambouc et celui de Ceara.

Alors qu’une crise économique majeure se dessine dans un des pays les plus inégalitaires au monde, qui a connu une récession historique il y a deux ans, la crise sanitaire s’est doublée d’une crise politique qui dépasse la gestion du Covid19. Ex ministre de la Justice, le juge Sergio Moro, figure la plus populaire de la lutte contre la corruption au Brésil, est parti avec fracas du gouvernement, accusant le président Jair Bolsonaro d’ingérence dans la gestion de la Police fédérale. La vie politique brésilienne a connu ces jours-ci un climat tendu avec la diffusion par décision de justice de la réunion du Conseil des ministres du 22 avril. Le président y évoque ses relations avec la sécurité à Rio de Janeiro et son désir d’en changer. La vidéo révèle aussi sous un nouveau jour les relations entre l’exécutif et le judiciaire que la presse brésilienne n’a pas fini de commenter.

Coronavirus et corruption

Jair Bolsonaro n’en garde pas moins une base de supporters solide (30 à 35% des électeurs, selon les sondages) mais il a dû se plier à un jeu politique négociant des appuis au Centre, qui pose question chez ceux qui ont voté pour lui « en le croyant candidat antisystème » regrette encore Paola. Mais pour Sergio, ex gérant d’un centre sportif à Rio de Janeiro : « Jair Bolsonaro ne sait pas gérer la crise, il évite le sujet et cela a des conséquences dramatiques. Mais c’était prévisible il fut précédemment un piètre député. Je ne suis pas surpris de son bilan. » Professeur de sciences politiques à la Fondation Getulio Vargas (FGV), Carlos Pereira estime : « Le Centre donne politiquement un second souffle à Jair Bolsonaro mais cela ne signifie en rien l’élimination totale des difficultés qu’il a rencontrées. Mais cela donne une assise à son gouvernement. A la chambre des députés, avec le quorum des 342 voix, une minorité active de 172 députés peut bloquer le processus. » En outre, le gouvernement Bolsonaro a toujours pour atout le ministre de l’économie Paulo Guedes, libéral qui a enclenché des réformes salutaires en 2019.

Mais le Brésil par temps de pandémie et aussi celui des enquêtes. Le juge de la Cour suprême Celso de Mello vient de transmette au procureur général trois demandes d’audition du président Jair Bolsonaro et de son fils Carlos.

A Rio de Janeiro, ce mardi 26 mai, la police fédérale a lancé une vaste opération visant le gouverneur de l’Etat de Rio Wilson Witzel, devenu l’ennemi du Président. La police fédérale est intervenue au Palais du gouverneur, à sa résidence et dans les bureaux de la Santé. Motif ? Soupçon de détournements et de fraudes dans la lutte contre le Covid19. Corruption et Coronavirus.