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Devant l'IHU de Marseille dirigé par Didier Raoult, les gens font la queue pour se faire dépister du Covid-19.
Photo Olivier Monge

Feu de toutes parts contre l'utilisation de l’hydroxychloroquine

Après l'Organisation mondiale de la santé, deux organismes français, le Haut Conseil de la santé publique et l'Agence du médicament, prennent position pour une utilisation restrictive de la molécule, suivant les recommandations d'une étude qui déclare inefficace et même dangereux son usage pour les malades hospitalisés.

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L’espoir porté sur l’hydroxychloroquine dans le traitement du Covid-19 est-il en train de se dissiper ? Coup sur coup, trois institutions ont douché les défenseurs de cette molécule dont le plus médiatique partisan est le professeur marseillais Didier Raoult. Ce lundi, l’Organisation mondiale de la santé a indiqué avoir suspendu «temporairement» les essais cliniques menés avec ses pays partenaires sur cette molécule. Dans un avis publié ce mardi, c'est le Haut conseil (français) de la santé publique (HCSP) qui a également pris ses distances en recommandant de «ne pas utiliser l’hydroxychloroquine dans le traitement du Covid-19 chez les patients ambulatoires ou hospitalisés quel que soit le niveau de gravité» en dehors des essais cliniques. Elle était jusqu'à présent autorisée dans ce cadre hospitalier pour un usage compassionnel (faute de mieux). Dans la foulée l'Agence (française) du médicament a annoncé vouloir aller plus loin que le HCSP et «suspendre» les essais cliniques avec l’hydroxychloroquine en France. 

Le HCSP avait été saisie par le ministre de la Santé Olivier Véran samedi après la publication par la prestigieuse revue scientifique The Lancet d'une étude qui déclare inefficace et même dangereux le recours à la chloroquine (ou à son dérivé l’hydroxychloroquine) pour les malades hospitalisés. Cette même étude avait dicté la décision de l'OMS. Par mesure de précaution, son directeur général, Tedros Adhanom Ghebreyesus, a donc fait le choix de suspendre l’essai clinique de ce bras spécifique du projet Solidarity, le temps que les premières données récoltées par le département Scientifique «soient examinées». Une décision radicale à l’échelle internationale.

Régimes médicamenteux

Sujet aux petits commentaires et opinions très tranchées depuis sa parution, l’étude du Lancet est dite «observationnelle» car elle repose sur le registre des données médicales des malades hospitalisés et non sur un essai clinique. Au total, 96 032 dossiers de patients Covid+ (provenant de 671 structures hospitalières à travers le monde) ont été intégrés au projet. Admis à l’hôpital entre le 20 décembre 2019 et le 14 avril 2020, certains d’entre eux recevaient de la chloroquine, d’autres de l’hydroxychloroquine, ou bien une formule associée avec des antibiotiques, à savoir la clarithromycine et l’azithromycine. Le travail de l’équipe conduite par le professeur Mandeep Mehra (Harvard Medical School) a été de comparer ces quatre «bras» à un groupe de contrôle (composé de 81 000 patients qui n’ont reçu aucun de ces traitements) pour pouvoir analyser rétrospectivement les effets des quatre régimes médicamenteux utilisés. Tous les dossiers médicaux sélectionnés concernent des malades qui ont démarré l’un de ces traitements moins de quarante-huit heures après leur diagnostic par un test PCR. Les malades déjà sous ventilation mécanique au début de la prise de ces molécules ont été exclus de l’étude.

«Nous n’avons pas été en mesure de confirmer un avantage de l’hydroxychloroquine ou de la chloroquine, lorsqu’elle est utilisée seule ou avec un macrolide [antibiotique, ndlr], concluent les auteurs dans leur article scientifique. Chacun de ces régimes médicamenteux a été associé à une diminution de la survie à l’hôpital et à une fréquence accrue d’arythmies ventriculaires [problèmes graves du rythme cardiaque] lorsqu’elles étaient utilisées pour le traitement du Covid-19», poursuivent-ils. D’après leurs résultats, le taux de mortalité du groupe témoin est de 9,3% à la fin de la période étudiée (environ un patient sur onze est mort), quand la chloroquine et l’hydroxychloroquine affichent respectivement des taux à 16,4% et à 18% (soit environ un malade sur six), l’association chloroquine/antibiotique s'élève à 22,2% et la combinaison hydroxychloroquine/antibiotique grimpe à 23% de décès (soit près d’un sur quatre). De même, les chercheurs ont constaté que les arythmies cardiaques étaient presque nulles dans le groupe témoin (0,3% des patients) contrairement aux différents «bras» de l’étude (entre 4,3% à 8,1% des malades).

«Etude foireuse»

Fervent promoteur du traitement à l’hydroxychloroquine (associé à l’azithromycine), le professeur Didier Raoult n’a pas tardé à se faire entendre. Lundi, lors de son point vidéo hebdomadaire, le patron de l’Institut hospitalo-universitaire (IHU) est revenu sur les résultats de l’étude du Lancet, qualifiant la démarche observationnelle «d’espèce de fantaisie complètement délirante». «Comment voulez-vous qu’une étude foireuse faite avec les big data change ce que nous, nous avons vu ?» a-t-il réagi. «Si d’un coup, il suffisait qu’il y ait quelqu’un qui publie une bêtise dans la littérature pour que j’oublie tout ce qu’on a fait pendant deux mois et demi, c’est que je serai devenu fou […] Qui c’est qui se trompe ? C’est celui qui n’a pas vu les malades ou c’est ceux qui ont examiné les malades ? C’est pas sérieux. Moi je ne vais pas changer de conviction parce que la réalité, je la connais.»

Depuis le début du mois de mai, les études sur l’hydroxychloroquine se multiplient dans les revues internationales de renom mais aucune ne démontre un réel bénéfice de la molécule. Le 7 mai, The New England Journal of Medicine expliquait que les résultats ne pouvaient appuyer «l’utilisation de l’hydroxychloroquine à l’heure actuelle en dehors des essais cliniques» car les chercheurs n’avaient pas observé «un risque significativement plus élevé ou inférieur d’intubations ou de décès». Des conclusions quasi similaires ont été publiées le 11 mai par le Journal of the American Medical Association et le 14 mai par le British Medical Journal. Point important : toutes ces analyses ont porté uniquement sur des malades ayant nécessité une hospitalisation, soit des formes relativement graves de la maladie.