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Lors d’une conférence de presse en faveur de l’entrée de Taiwan au sein de l’OMS, à Taipei le 15 mai.
Photo Ann Wang. Reuters

Les cinq dossiers chauds de la nouvelle guerre froide

Qu’ils soient territoriaux, politiques ou économiques, les différends entre Pékin et Washington révèlent une lutte d’influence croissante dans tous les domaines.

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Des lieux, des moments, des sujets, nombreux sont les éléments qui permettent de mesurer l’état des relations et des oppositions, pas toujours des ruptures, entre les Etats-Unis de Donald Trump et la Chine de Xi Jinping. Retour sur les tensions et les divisions entre Pékin et Washington.

1 - Bras de fer sur Hongkong

Jeudi, le vote par l’Assemblée nationale populaire chinoise de la loi sur la protection de la «sécurité nationale dans la région administrative spéciale de Hongkong» risque de porter un coup quasi mortel à l’accord de rétrocession de 1997 et au principe «un pays, deux systèmes». Le texte vise à lutter contre les «séparatismes», la «subversion», les «actes terroristes» et «l’ingérence des forces étrangères». Il est une réponse aux manifestations de l’année dernière au projet de loi du gouvernement de Hongkong pour faciliter les extraditions vers la Chine. Et un moyen de verrouiller le scrutin législatif du 6 septembre pour lequel Pékin craint une victoire des démocrates. «Déjà, l’arrestation de 15 opposants en avril était le signe que la Chine comptait aller encore plus loin dans la reprise en main, analyse le sinologue Jean-Philippe Béja, directeur de recherche émérite au CNRS (Ceri). Le vote de cette loi, un acte extrêmement grave, indique que le régime chinois a abandonné l’espoir de faire voter ce texte par le gouvernement de Hongkong. Et l’installation des agences de sécurité chinoises dans le territoire est une nouvelle menace grave pour les libertés.»

Dimanche, le conseiller à la sécurité nationale de Donald Trump, Robert O’Brien, a répété que Hongkong pourrait perdre son statut commercial privilégié aux Etats-Unis si la loi était adoptée. Lundi, le ministère chinois des Affaires étrangères a répliqué que les Etats-Unis n’avaient «pas le droit de s’ingérer», estimant que les lois appliquées à Hongkong «relèvent entièrement de la souveraineté de la Chine. […] Si les Etats-Unis sont décidés à nuire aux intérêts de la Chine, la Chine prendra les mesures nécessaires pour répliquer». «Mais il ne s’agit pas d’une affaire intérieure, reprend Jean-Philippe Béja. Il y a énormément d’intérêts en jeux avec des multinationales qui ont leur siège à Hongkong. La suppression du statut commercial serait une bombe atomique en ce moment. Dans un premier temps, Washington peut durcir sa loi fédérale sur la démocratie et les droits de l’homme à Hongkong [révisée tous les ans]. N’oublions pas que les dirigeants chinois et hongkongais ont de la famille aux Etats-Unis et en Europe.»

2 - La guerre commerciale relancée

Au cœur de sa stratégie protectionniste «America First», Donald Trump s’est lancé début 2018 dans un bras de fer commercial avec la Chine, imposant des droits de douane punitifs sur l’acier, l’aluminium, des biens technologiques et d’autres produits importés. Objectif : faire flancher Pékin, accusé d’inonder le marché avec ses surcapacités subventionnées, réduire l’abyssal déficit commercial des Etats-Unis avec le géant chinois - 345,6 milliards de dollars en 2019 -, forcer l’ouverture du marché chinois et dénoncer le transfert forcé de la propriété intellectuelle. Washington a imposé des taxes sur 550 milliards de dollars de biens chinois ; Pékin, sur plus de 110 milliards de dollars de produits américains, en représailles. Contrairement à ce qu’a répété Trump, les droits de douane sur les importations chinoises n’ont pas été payés par la Chine, mais par les industriels américains important des produits chinois sous le coup des tarifs. Une organisation de libre-échange, Tariffs Hurt the Heartland, a évalué à 46 milliards de dollars le coût de ces taxes pour les sociétés américaines.

La signature en janvier d’un accord, dans lequel la Chine s’engage à acheter 200 milliards de biens américains supplémentaires en deux ans, a été vue comme une étape dans la détente. Mais les tensions se concentrent ces jours-ci sur le secteur technologique, et le leader mondial de la 5G, Huawei. Mi-mai, Washington a annoncé une série de mesures destinées à empêcher l’entreprise chinoise de mettre au point des semi-conducteurs à l’étranger grâce à de la technologie américaine. Des mesures qui ont entraîné une levée de boucliers de Pékin, dénonçant une «répression déraisonnable» à l’encontre du géant chinois, déjà au cœur de la dispute commerciale. En réaction, le régime a menacé de représailles les grands groupes américains. D’après le Global Times, quotidien nationaliste d’Etat, Pékin prépare une liste noire sur laquelle pourrait figurer Qualcomm, Cisco ou Apple. Encore floue dans les détails, la liste inclurait des entités qui «prennent des mesures discriminatoires pour des raisons non-commerciales» et qui «mettent en danger les affaires d’entreprises chinoises». La Chine a laissé entendre qu’elle pourrait suspendre les commandes de Boeing.

3 - Taiwan sur la ligne rouge

Depuis l’élection de Tsai Ing-wen à la présidence de Taiwan en 2016, les relations entre les deux rives du détroit de Formose n’ont jamais été aussi tendues. La réélection de Tsai en janvier, vue comme un référendum sur l’avenir de l’île - indépendante de facto -, et la maîtrise des autorités dans la lutte contre le Covid a replacé l’île sur le devant de la scène et également au «point de rupture le plus dangereux dans les relations américano-chinoises», écrivait Zoe Leung, directrice du programme Asie de l’Est de l’institut East-West pour le site Thediplomat à la mi-mai. Le 26 mars, Trump a promulgué la loi sur l’initiative de protection internationale et de renforcement des alliés de Taipei (Taiwan Protection Act), qui vise à soutenir les initiatives pour intégrer ce pays dans les instances internationales. Premier fournisseur d’armes et second partenaire commercial de Taipei, Washington a renforcé ses liens avec l’administration Tsai, honnie par Pékin. Mais, à la différence de 2016, Trump s’est bien gardé de la féliciter directement pour sa réélection. Dimanche, Wang Yi, le ministre chinois des Affaires étrangères, a enjoint les Etats-Unis à «ne pas défier la Chine sur la ligne rouge de Taiwan».

4 - La mer de tous les dangers

La mer de Chine méridionale, qui s’étend de Taiwan jusqu’à Singapour, est au cœur d’une lutte d’influence exacerbée qui se fonde aussi sur la liberté de navigation. Un tiers du commerce maritime mondial transite dans cette mer très riche en poissons, en pétrole et en gaz. Au mépris du droit, la Chine a décidé depuis quelques années d’étendre sa souveraineté sur 80 % de la zone, construit des bases sur des îlots et bas-fonds et entend réguler le passage sous couvert de «droits historiques». En pleine crise du Covid, le régime chinois s’est remis à avancer ses pions : déploiement de navires militaires, scientifiques et de pêche, accrochages avec des bateaux des pays environnants et création d’unités administratives dans les îles Paracel et Spratley. L’enjeu est majeur, car pour déployer sa puissance auprès de ses alliés, l’armée américaine a besoin de croiser dans ces mers.

5 - L’OMS au cœur de la tempête

La pandémie de Covid-19 a fragilisé l’Organisation mondiale de la santé (OMS), déjà peu puissante et peu coercitive. Critiquée pour ses atermoiements et ses lenteurs dans les premières semaines, accusée de complaisance avec le régime chinois (qui a tardé à communiquer) et sous pression pour accueillir Taiwan en son sein, l’OMS de l’Ethiopien Tedros Adhanom Ghebreyesus - jugé trop inféodé à Pékin -, a été prise pour cible par Trump. Qui a de nouveau affiché son mépris du multilatéralisme. Le 19 mai, le président américain a annoncé une «suspension temporaire du financement» et donné trente jours à l’OMS pour des «améliorations». Après, Xi Jinping a eu beau jeu d’annoncer le versement de deux milliards de dollars sur deux ans, un vaccin et de concéder du bout des lèvres une «évaluation» de la pandémie.

6 - Les camps ouïghours

Depuis 2016, le régime communiste impose aux minorités musulmanes du Xinjiang une répression terrible qui s’apparente à un génocide culturel. Sous prétexte de lutte antiterroriste, au moins un million de Ouïghours ont été envoyés dans des camps de rééducation politique ou de travail forcé. Les familles sont séparées, la religion bafouée, l’élite intellectuelle emprisonnée, la région mise sous cloche et chaque citoyen soumis à une surveillance high-tech. Face à cet assaut inouï contre les droits humains, décidé au plus haut sommet à Pékin, les instances internationales, les démocraties et le monde musulman sont incroyablement silencieux. Seuls les Américains ont décidé de passer à l’action. Depuis octobre, 28 organisations gouvernementales et commerciales chinoises accusées de participer à la répression des Ouïgours ont été mises sur liste noire, notamment des géants de la vidéosurveillance et de l’intelligence artificielle. Vendredi, Washington a ajouté à la liste un institut scientifique du ministère de la Sécurité publique et huit autres entreprises, déclenchant l’ire de Pékin.