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Analyse d'un échantillon collecté dans un drive de dépistage du Covid-19, le 22 avril à Neuilly-sur-Seine.
Photo Thomas Coex. AFP

«Comme si nous n'avions rien appris»

Christian Lehmann est écrivain et médecin dans les Yvelines. Pour «Libération», il tient la chronique d'une société suspendue à l'évolution du coronavirus.

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C’est un concours auquel je n’ai pas envie de participer, mais auquel beaucoup s’adonnent pour savourer leur quart d’heure warholien. Didier Raoult, qui ironisait le 23 janvier «Il y a trois Chinois qui meurent et ça fait une alerte mondiale», a été le premier à annoncer que l’épidémie était finie et qu’il n’y aurait pas de seconde vague. Ont suivi sur de nombreux plateaux tous ceux qui avaient besoin d’exister ou de vendre leur remède miracle, mettant en évidence une nouvelle fois si c’était nécessaire, la schizophrénie de certains médias, oscillant entre une révérence absolue envers la gestion calamiteuse du gouvernement, et la parole donnée aux plus obscurs complotistes.

Je ne sais pas si nous aurons une deuxième vague. A vrai dire, je ne sais même pas si la première vague est terminée. Nos capacités de test PCR ont certes augmenté, mais elles restent modestes par rapport aux chiffres fantasques claironnés par le ministère de la Santé. L’application Contact-Covid mise en place par l’assurance maladie semble fonctionner correctement, et permet probablement de dépister et de circonscrire les mini-clusters. Le nombre de signalements de nouveaux cas est en baisse, les lits de réanimation se vident, les indicateurs semblent rassurants.

Le contexte, lui, l’est un peu moins. La capacité de notre société à patienter, à attendre l’arme au pied, est largement entamée après ces deux mois de confinement. Cette épreuve collective, ce moment de solidarité, semble déjà loin. C’est à qui s’emportera contre ceux qui ne portent pas de masque à l’extérieur, ou osent s’asseoir dans l’herbe, quand les restrictions mises en place ressemblent plus à des punitions orchestrées par un gosse de 5 ans pénible et mal embouché qu’à des directives sanitaires cohérentes. Et comme depuis le début, ces injonctions contradictoires entraînent anxiété et frustration. Quelle logique à maintenir fermés les espaces verts parisiens, à empêcher les gens de s’asseoir sur des plages désertes battues par les vents, tout en les incitant à se rendre dans de grands centres commerciaux ainsi qu’à la messe ?

Dans ce contexte, tout le monde veut en avoir fini avec ce coronavirus, ne plus en entendre parler. Et les voix assurées de ceux qui déclarent se fier à leur intuition sont autrement plus séductrices que l’incertitude de ceux qui attendent, veillent, et refusent de se prononcer. J’ai vu passer des messages lunaires, comme celui de cette femme affirmant sur Twitter : «Arrêtez avec vos masques, on est en fin de virus, les médecins, les politiques et les flics le savent, y a que les Français qui continuent de flipper, quasiment toute la France bosse, prend les transports, consomme, part en week-end… C’est pas la peste…» On voit ici et là poindre la révolte des éditorialistes de plateau contre la «junte sanitaire» (copyright Patrick Pelloux) qui aurait indûment pris le pouvoir et imposé le confinement au peuple. Une junte sanitaire… rien que ça. Alors qu’en réalité, la France est un pays sans culture de santé publique, un pays dont la première ligne de soignants en ville est depuis longtemps méprisée, un pays dont les hôpitaux sont confrontés en permanence à une logique budgétaire. Un pays dans lequel la fin du confinement a immédiatement remis en place les priorités anciennes. Ainsi l’abattoir Tradival de Fleury-les-Aubrais (Loiret) est censé rouvrir au bout de neuf jours, et non quatorze si on se fie aux protocoles mis en place jusqu’ici. Vite, vite, il est urgent de reprendre, comme avant, comme si nous n’avions rien appris, alors même que les abattoirs industriels, en France comme aux Etats-Unis, sont des lieux à risques.

Cette notion même de lieu à risques peine à être entendue. On continue de nous parler d’individus «superspreaders», surcontaminants, quand il semble que les contaminations massives sont liées à des endroits et pas à des personnes. De même que nous, médecins de terrain, avons dû marteler pendant des mois qu’il était utile pour la population générale de porter des masques, voire de les fabriquer soi-même. Pendant ce temps-là, la direction générale de la santé et le ministère répétaient que c’était inutile avant d’opérer une volte-face tardive et d’invoquer un «changement de doctrine scientifique», nous voici contraints de répéter un message simple : le Covid est une maladie des lieux clos et confinés.

La bonne nouvelle, c’est qu’il semble n’exister que très peu de cas de contamination indirecte, par les objets. Il est impératif de garder une bonne hygiène des mains, d’éviter de les porter à son visage, à sa bouche, mais il est inutile de nettoyer systématiquement ses courses, de repasser ses billets de banque… Certains souriront mais la diversité des expériences et des craintes des uns et des autres est à prendre en compte. A côté des gens que l’on voit sortir sans masque, il y a aussi tous ceux qui vivent encore confinés, par crainte ou pour protéger un membre particulièrement exposé de leur communauté.

Le principal mode de contamination, c’est la voie respiratoire : les gouttelettes, si un malade tousse ou éternue près de vous, et l’aérosolisation, un nuage de particules virales qui peut augmenter progressivement, se densifier et devenir contaminant, comme dans le cas d’une chorale dont les membres, même respectueux des distances de sécurité, resteraient pendant de longs moments dans une pièce à chanter ensemble. Il est donc impératif de porter un masque à l’intérieur des magasins, des ascenseurs, des transports en commun, ou si vous croisez d’autres personnes dans la rue. En intérieur, il faut absolument aérer, laisser les fenêtres ouvertes pour aider à disperser les nuages de particules nés du chant, de la conversation… Il faut éviter les climatisations qui recyclent l’air intérieur, et privilégier la ventilation avec de l’air extérieur. Mais ceci n’est pas possible partout, sur tous les lieux de travail, et amène les usagers à poser la question des transports en commun, et de la reprise de l’activité économique. D’où, encore une fois, l’absence de consigne claire…

Je ne suis pas spécialiste en santé publique. J’ai interrogé ceux de mes amis qui le sont. Ils sont plutôt rassurés de la tournure des événements, conscients que rien n’est joué, et sont habitués à être patients, à taire leurs intuitions pour observer les faits, à tenir bon quand on les exhorte à donner une réponse immédiate, simple, évidente et fausse. A ne pas passer à la télévision pour dire aux gens ce qu’ils veulent entendre. A servir le peuple, en fait, avec une humilité que j’apprends à admirer. Vous ne les verrez pas au 20 heures. C’est tant mieux. Partez du principe que lors d’une crise sanitaire, un médecin qui fait tous les plateaux n’est pas utile ailleurs.