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Pour Amélie de Montchalin, la proposition franco-allemande est « le point de départ d’une nouvelle Europe à l’image de ce qu’a été la déclaration Schuman du 9 mai 1950 ».© KENZO TRIBOUILLARD / AFP

Plan de relance : « La Commission européenne doit être à la hauteur de la crise »

ENTRETIEN. La secrétaire d'État Amélie de Montchalin décrypte les enjeux de la négociation sur le fonds de relance européen et défend la proposition franco-allemande.

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La séquence est historique : la France et l'Allemagne se sont rejointes pour défendre une vision solidaire de l'Europe, dont la prospérité ne peut être que partagée. Mais la partie n'est pas terminée. Les 25 autres États membres doivent à leur tour s'approprier cette vision commune. Et dans cette séquence, le grand moment attendu est l'entrée en scène de la Commission européenne. C'est elle qui doit prendre l'initiative en proposant, mercredi 27 mai, un plan de relance européen adossé au budget européen de long terme (2021-2027).

Va-t-elle faire sienne la proposition franco-allemande d'un fonds de 500 milliards d'euros d'aides directes aux entreprises et aux régions les plus sinistrées ? Va-t-elle minorer ce chiffre ? Va-t-elle, pour tenir compte des objections des Hollandais, Autrichiens, Suédois et Danois, préférer panacher ces subventions avec des prêts, éventuellement sous conditions ? Les enjeux sont importants, car derrière cette technique financière – prêts ou subventions – ce sont deux conceptions de l'Europe qui s'affrontent. Amélie de Montchalin, secrétaire d'État aux Affaires européennes, explique pourquoi ce serait une erreur d'ignorer la proposition franco-allemande.

Le Point : Faut-il s'attendre à une copie dégradée par rapport à l'ambition franco-allemande ?

Amélie de Montchalin : Il ne faut pas voir cette initiative franco-allemande uniquement pour son volet budgétaire, mais comme une initiative « refondatrice » pour l'Europe. Nous avons eu beaucoup de débats sur le fait de savoir comment cette crise doit nous faire aller au-delà de ce qu'on fait d'habitude en construisant le budget européen. Pas de place ici à des désaccords et des petits calculs qui nous éloigneraient de cet objectif.

Nous proposons une vision de l'Europe. Maintenant, il y a une deuxième étape : la Commission européenne doit être à la hauteur de la crise et prendre ses responsabilités. La Commission a pour mandat, dans les traités, de promouvoir l'intérêt européen. Le but ne doit pas être de trouver le point médian ou le plus petit dénominateur commun entre les États membres. La proposition franco-allemande est, je le répète, bien plus qu'un accord à mi-chemin des intérêts allemands et français. Il s'agit d'une vision de ce que doit être l'Europe pour les 20 à 30 ans à venir afin de rester pertinente dans un monde où de grands défis comme celui de la transition écologique du climat nous attendent. Cette déclaration est en fait le point de départ d'une nouvelle Europe à l'image de ce qu'a été la déclaration Schuman du 9 mai 1950. C'est la première fois depuis longtemps que la France et l'Allemagne ont rédigé un récit, commun, qui est vraiment européen, qui trace une voie vers un destin commun qui n'est pas juste la rencontre de leurs intérêts à un moment. Ce récit pose les jalons du besoin d'une vraie souveraineté et solidarité européennes.

Pourquoi est-ce possible maintenant et pas en 2008, lorsque la crise financière a divisé l'Europe entre le Nord et le Sud ?

La nature de la crise sanitaire est très différente de la crise de 2008. Aujourd'hui, ce n'est pas une crise générée par un manque de réformes. C'est une crise déclenchée par un élément extérieur, la propagation d'un virus qui nous impose à tous, au même moment, de reprendre en main notre destin commun. Chacun fait le double constat, d'abord que nous sommes extrêmement dépendants de l'extérieur, ensuite que nous sommes tous interdépendants les uns des autres à l'intérieur.

Cette interdépendance du marché intérieur qui est le socle de notre prospérité peut, si on ne l'assume pas pleinement, devenir une fragilité. Ce concept de souveraineté commune, de souveraineté européenne, engagé par le président de la République, sort conforté par les faiblesses européennes que la crise du coronavirus a mises au jour. Or, aucun pays n'a les moyens de s'en sortir seul. Quand la chancelière Angela Merkel répète qu'il n'y a pas d'« Allemagne forte dans une Europe faible », c'est un raisonnement qu'on a beaucoup poussé avec les Allemands, mais aussi avec tous les autres États membres.

Cependant, les Pays-Bas, l'Autriche, le Danemark et la Suède, surnommés les « quatre frugaux », ne veulent pas payer pour l'Italie, l'Espagne ou la France… Que leur dites-vous ?

Les pays frugaux ne sont pas sur une île. Le modèle exportateur qui fait leur force et leur récit « on est fort, compétitif et vous n'avez qu'à vous réformer » ne résiste pas à l'analyse car, quoiqu'ils en disent, ils sont dépendants de la bonne santé économique des autres pays européens.

Avec l'Allemagne, on a réussi à avancer en comprenant que cette interdépendance n'est pas une contrainte mais une force. J'invite les pays frugaux à prendre conscience que l'on doit dépasser un débat de chiffres et d'ingénierie financière. J'en veux pour preuve que 70 % de l'industrie des Pays-Bas est exportée au sein du marché intérieur. Ils peuvent mettre tout l'argent qu'ils veulent dans leur plan de relance national, s'ils n'ont pas de clients et de fournisseurs ailleurs en Europe, ça ne marchera pas.

Autre exemple, les Suédois : les différentes études du FMI, de la Commission ou de l'OCDE prévoient un recul de l'économie suédoise de 6 à 8 % du PIB. Donc, ils n'auront pas une récession beaucoup moins importante que les autres Européens parce que leurs clients et leurs fournisseurs sont en Europe… En conséquence, cette interdépendance, qui est la source de notre prospérité, il faut qu'on la fasse perdurer comme une force. L'Allemagne a compris qu'elle devait prendre ses responsabilités. La chancelière Angela Merkel a clairement choisi cette voie.

Le Premier ministre néerlandais, Mark Rutte, est dans une position compliquée aux Pays-Bas : son gouvernement comprend des forces eurosceptiques, sa majorité parlementaire ne tient qu'à un fil et il a en face de lui une extrême droite qui se nourrit du discours « on paie pour ceux du Sud ». Il a en outre des élections législatives l'an prochain. Comment peut-il accepter la proposition franco-allemande ?

La négociation n'est pas terminée. Nous partageons avec les Pays-Bas la même vision de l'avenir de l'Europe. Simplement, à la fin, leur conclusion est que l'Europe a besoin de prêts et non d'aides budgétaires. Je le redis : la reprise aux Pays-Bas ne se fera pas sans relance européenne solidaire et le Premier ministre Mark Rutte aura besoin pour se faire réélire d'une économie qui reparte. On a bien sûr besoin d'une relance nationale, mais cela ne suffira pas. Nos grandes filières industrielles ne repartiront pas, les emplois d'hier seront fragilisés et ceux de demain n'existeront pas si la prospérité n'est pas partagée en Europe.

Il faut que nous arrivions, dans les jours qui viennent, à démontrer que ce qui se joue, ce n'est pas la contribution nationale de l'un ou de l'autre au budget européen, c'est la vitalité du projet économique qui nous a rendus prospères.

L'initiative franco-allemande appelle aussi à faire naître une « Europe de la santé »…

En fait, l'initiative franco-allemande est une déclaration Schuman de la santé. Nous proposons de constituer des stocks médicaux pour qu'en cas de crise, personne ne réagisse au détriment des autres. Il faut que la recherche, les médicaments, les équipements médicaux soient a minima partagés ou, en tout cas, que l'on connaisse la situation de chacun pour qu'en cas de difficultés, un partage de ressources soit possible rapidement.

Sur le climat, notre interdépendance s'impose là aussi comme une évidence. Personne n'arrêtera le réchauffement climatique tout seul dans son coin. Quand on dit qu'il faut qu'on renforce nos objectifs de réduction de gaz à effet de serre pour 2030, c'est ensemble. Sinon, on va recréer des distorsions entre nous qui vont nous conduire à nous fragiliser les uns les autres. Si on ne fait rien de manière coordonnée, l'un sera meilleur sur la mobilité, l'autre sur l'énergie mais, à la fin, ça ne marche pas.

Enfin, la dernière partie de la déclaration franco-allemande qui parle d'adapter les règles de concurrence, l'encadrement des aides d'État, qui parle aussi de convergence sociale, c'est un point fondamental de notre vision du monde. Cette crise accélère sans doute un processus que les uns et les autres étaient en train de mener et va bien au-delà d'un plan de relance conjoncturel. C'est ce qui fait notre identité et notre souveraineté européennes face aux autres.