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Extrait de « Vincent, Francois, Paul... et les autres ».© Lira Films / Collection Christophel via AFP

Jean-Loup Dabadie au cinéma : sa plume géniale en neuf scènes cultes

Le scénariste-dialoguiste, disparu à l'âge de 81 ans, savait ciseler en orfèvre des personnages, des paroles et des situations plus vrais que nature. Florilège.

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Gros coup de blues sur le cinéma français. Sur toute la France, en fait, qui, en moins d'une semaine, aura donc appris la perte de deux artistes piliers de son âme. Deux hommes pas seulement populaires, mais qui semblaient tout simplement faire corps avec la nation tant ils avaient su nous toucher à l'écran, sur tout le spectre de nos émotions. Après Michel Piccoli, l'annonce, ce 24 mai, de la disparition de Jean-Loup Dabadie, scénariste et dialoguiste des plus grands films français des années 1970, fait l'effet d'un coup de massue.

Comme Piccoli, l'acteur, avec son jeu, Dabadie, l'auteur, avait, avec sa plume, l'intuition géniale et simple du mot qui frappe en plein cœur, de l'humour qui tape dans le mille, des scènes d'engueulade entre gens qui s'aiment et se déchirent nous évoquant nos propres vies. Un sens du « vrai » nous tirant d'irrépressibles larmes quand, après le rire, le drame s'abattait sur ses héros si normaux, si authentiques, si poignants, au fil de scènes dont l'efficacité, jamais racoleuse, s'imposait comme une évidence tranquille.

Les Choses de la vie, Max et les Ferrailleurs, César et Rosalie, le magnifique diptyque Un éléphant ça trompe énormément-Nous irons tous au paradis, La Gifle… Inégalable CV pavé d'or pour un auteur humaniste et si chaleureusement aimé dans la profession. Le réalisateur Nicolas Saada (Espion(s), Taj Mahal…), admirateur de Jean-Loup Dabadie dont il avait été l'un des jurés en 2012 au Festival international du film policier de Beaune, présidé alors par Dabadie, nous confie aujourd'hui sa peine : « Contrairement aux films dialogués par Michel Audiard, où j'ai souvent l'impression que tous les personnages parlent la même langue, chez Dabadie, c'est quasiment un sentiment inverse. Sous sa plume, chaque dialogue semble pesé pour définir le caractère du personnage. C'est presque écrit en fonction de la voix, du physique de l'acteur ou de l'actrice (c'était souvent le cas). Comme Dabadie écrivait aussi des paroles de chanson, il avait donc une oreille unique, mélodique, et une connaissance musicale de la langue. Il est le coauteur d'un de mes films de chevet, une des références d'Espion(s) : Max et les Ferrailleurs. C'était, par ailleurs, un homme d'une gentillesse et d'un humour uniques. Dabadie trouvait de la noblesse et de la profondeur chez des êtres émotionnellement fragiles, et c'est ce qui m'a toujours touché chez lui. Sa disparition me rend très triste. » Sélection, forcément non exhaustive, des scènes les plus inoubliables parmi les plus grandes œuvres signées ou cosignées et dialoguées par Jean-Loup Dabadie. Un musicien des mots qui nous donnait parfois envie de voir nos vies ressembler à ses films.

Max et les Ferrailleurs de Claude Sautet (1971)

Max (Michel Piccoli) : « Combien veux-tu ? »

Lily (Romy Schneider) : « Le plus possible… Il n'y a pas de limite. Un million si tu veux ! »

Première rencontre entre le flic et la prostituée qu'il utilisera pour serrer un réseau de ferrailleurs, sans qu'elle sache le vrai métier de son interlocuteur. Max ne se doute alors pas des sentiments qu'il éprouvera bientôt pour Lily et qui le pousseront à commettre l'irréparable.

César et Rosalie de Claude Sautet (1972)

Après Les Choses de la vie et Max et les Ferrailleurs, la prodigieuse collaboration entre Sautet et Dabadie accouche d'un nouveau chef-d'œuvre encore plus populaire dans le cœur des Français : César et Rosalie, triangle amoureux dont les similitudes du canevas avec celui du Jules et Jim de François Truffaut troublèrent longtemps Dabadie pendant l'écriture. À tel point qu'il s'en ouvrit directement à Truffaut, qui l'invita à déjeuner chez lui pour apaiser ses craintes. Dans cette scène de brasserie – un cadre particulièrement affectionné par le duo Sautet-Dabadie –, quel bonheur de voir le beau parleur Montand perdre peu à peu ses moyens face à l'incandescente Romy.

Et comment ne pas citer la lettre de Rosalie à David :

« David, César sera toujours César, et toi, tu seras toujours David qui m'emmène sans m'emporter, qui me tient sans me prendre et qui m'aime sans me vouloir… »

Vincent, François, Paul… et les autres de Claude Sautet (1974)

La tension monte en flèche entre le bourgeois François et ses camarades en plein repas, autour d'une question sociale brûlante qui va cristalliser les rancœurs mutuelles et les regards de classe diamétralement opposés. D'abord maître de ses nerfs, François craque et envoie balader tout le monde : ou comment la découpe minutieuse d'un gigot se termine en tranche de vie colérique particulièrement juteuse.

La Gifle de Claude Pinoteau (1974)

Une fois encore, Dabadie orchestre en orfèvre un ouragan verbal dévastateur entre la jeune Isabelle (Isabelle Adjani) et son père Jean (Lino Ventura). Les griefs éclatent réciproquement, les mots cruels blessent de part et d'autre, l'escarmouche est impitoyable et la détresse dans la voix d'Isabelle, déchirante. On croit la tempête apaisée, mais non… la colère froide de Jean bouillonne jusqu'au point de non-retour, la gifle part. L'un des paroxysmes émotionnels les plus intenses et brutaux du cinéma français.

Le Sauvage, de Jean-Paul Rappeneau (1975)

Inoubliable tandem « Je t'aime moi non plus » entre Catherine Deneuve et Yves Montand pour ce grand film d'aventures offrant une facette chaleureuse jusqu'ici inédite de l'actrice.

Un éléphant ça trompe énormément d'Yves Robert (1975)

En vérité, nous aurions pu sélectionner pratiquement toutes les scènes de ce chef-d'œuvre de la comédie hexagonale, indissociable de sa suite un peu plus amère – Nous irons tous au paradis. Les avances du lycéen post-soixante-huitard Lucien (Christophe Bourseiller) à une Marthe Dorsay exaspérée (merveilleuse Danièle Delorme) offrent au film ses répliques les plus drôles.

Nous irons tous au paradis d'Yves Robert (1976)

Et encore une scène de tension lentement mais sûrement mitonnée à feu doux par Dabadie ! Jusqu'à un réchauffement brutal quand Bouly (Victor Lanoux) ose une insulte homophobe à l'endroit de son ami Daniel, en pleine partie de tennis gâchée par la reprise du trafic aérien sur l'aéroport jouxtant leur villa. Le pugilat éclate. Les coups pleuvent, les amis se déchirent, sur fond de tintamarre au-dessus de leurs têtes. On rit, forcément.

On n'a pas pu résister à l'envie de sélectionner une seconde scène, la plus bouleversante du film. Mouchy Messina (Marthe Villalonga) vient de mourir, mais son fils martyr Simon (Guy Bedos), de retour de vacances avec sa fiancée du moment, ne le sait pas encore. Étienne (Jean Rochefort), Daniel (Claude Brasseur) et Bouly (Victor Lanoux) l'attendent à la sortie de son train, sur le quai, pour lui annoncer la sinistre nouvelle. Simon s'effondre, ses amis pleurent. Nous pleurons avec eux.

Le Bal des casse-pieds d'Yves Robert (1992)

Ou comment la déclaration d'amour de Henry (Jean Rochefort) pour Louise (Miou-Miou) dans une brasserie (tiens !) se voit ruinée par une bande d'importuns au sabir jeuniste empruntant alors beaucoup au verlan très en vogue à l'époque. Dernière collaboration entre Yves Robert et Jean-Loup Dabadie.