ParcourSup : une sélection qui avance masquée

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Très décriée à son lancement en 2018, la plate-forme ParcourSup fait moins parler d’elle. C’est le 19 mai dernier que les élèves de terminale ont pu prendre connaissance des premières réponses à leurs demandes. Pour beaucoup ce sont encore des non-réponses1. C’est beaucoup de stress et de doutes dans une année particulière qui n’a pourtant pas modifié les dates et délais prévus.

Mais les incertitudes résident aussi dans la manière dont les sélections s’opèrent. Le système reste marqué par une grande opacité et une procédure complexe. Il masque aussi une gestion de la pénurie et les failles de l’enseignement supérieur.

Trois ans déjà…

Avant, il y a eu APB (et encore avant : Ravel). ParcourSup a été initié avec la loi ORE et mis en place en 2018. Il était censé répondre aux lacunes d’APB dont on avait mis en exergue les difficultés avec le recours au tirage au sort dans quelques formations « en tension ».

Là où Admission Post Bac exigeait de formuler jusqu’à 24 choix et de hiérarchiser ses vœux, ParcourSup demande d’exprimer un maximum de 10 vœux sans devoir les classer. Chaque candidat reçoit ensuite au fur et à mesure de l’avancée du processus des réponses à ses demandes : « oui », « oui, si » (le candidat est accepté s’il remplit des conditions comme prendre des options...), « en attente » (c’est-à-dire sur liste d’attente) et « refusé ».

Dès qu’un candidat reçoit une proposition positive, il a trois possibilités. Il peut dire « oui, j’accepte la proposition d’admission », auquel cas il renonce à tous ses autres vœux. Il peut dire « oui, si » (il accepte mais se réserve le droit de renoncer ensuite s’il est admis dans une autre formation dans laquelle il est en liste d’attente ». Enfin, s’il répond « non, je renonce à la proposition d’admission qui m’est faite », il libère la place pour un autre lycéen.

C’est pour éviter le phénomène des « collectionneurs » qui, au début de ParcourSup, attendaient les réponses de toutes les formations (même s’ils avaient obtenu leur 1er choix) qu’un délai de réponse, d’ailleurs raccourci cette année, a été instauré. Pour ceux qui n’ont pas reçu de proposition d’admission, une « phase complémentaire » est prévue pour affecter les candidats au-delà de leurs vœux initiaux.

Alors que la Covid-19 a gravement bousculé l’année scolaire, ParcourSup a continué comme si de rien n’était

On se souvient que le dispositif a suscité de nombreuses critiques et mobilisations. Cette année, la crise sanitaire et le confinement ont fait disparaître ce sujet des radars. Alors que la Covid-19 a gravement bousculé l’année scolaire, ParcourSup a continué comme si de rien n’était.

Les délais ont été maintenus au prétexte que c’est une procédure entièrement dématérialisée. En oubliant que l’information des candidats et leur accompagnement par les professeurs a été plus difficile, que tous les jeunes n’ont pas le même accès à un équipement informatique et que les procédures de choix dans les établissements du supérieur sont rendues encore plus complexes.

Avec les délais raccourcis, les jeunes et leurs familles ont été livrés à eux-mêmes pour faire les premiers choix en quatre jours en plein week-end de l’ascension !

Des changements masqués

Si la procédure continue de se dérouler comme il était prévu, elle a subi cependant des modifications face aux critiques. L’algorithme de ParcourSup a été dévoilé. Les « attendus » des formations du supérieur ont été précisées. De nouvelles formations ont été intégrées au dispositif (Dauphine, Sciences Po Paris, des écoles de commerce, les écoles d’infirmières…). La zone de choix pour les vœux a été étendue à toute l’Ile-de-France, y compris Paris, pour les candidats des académies de Créteil et Versailles. Nous l’avons vu, les délais de réponses ont été raccourcis pour fluidifier et accélérer le processus.

Une des conséquences de ParcourSup est l’hyperconnexion des lycéens

Et puis, discrètement, on a réintroduit la hiérarchisation des vœux. En effet, une des conséquences de ParcourSup est l’hyperconnexion des lycéens. Ils doivent en principe se connecter en permanence pour voir les nouvelles propositions et prendre des décisions sur les vœux en attente. Pour pallier cette situation, la plate-forme a mis en place un « répondeur automatique » qui permet de classer les vœux et de ne plus se connecter en permanence mais en fonction de ses priorités. Etonnant paradoxe, puisqu’on redécouvre des vertus à un principe rejeté avec la critique d’APB.

Un système toujours opaque et complexe

Mais les principaux défauts demeurent et avec eux de nombreuses questions. L’information fournie aux lycéens est très complexe et constitue (presque) en soi un critère de sélection. Ainsi, le jeune qui s’informe pour un vœu en attente va être confronté à de multiples données : rang sur la liste d’attente, rang sur la liste d’appel (subtile nuance qui tient compte des élèves acceptés dans la formation et de la liste d’attente...)2, rang du dernier candidat admis l’année précédente, rang du dernier candidat à qui on a fait une proposition cette année, et bien d’autres choses encore !

Le système reste très opaque. Un rapport très critique de la Cour des comptes du 27 février 2020 s’attardait longuement sur les algorithmes locaux c’est-à-dire les critères de choix et les procédures utilisés par les formations du supérieur. « Si des attendus existent afin de guider les élèves pour leur choix de formation, leur prise en compte par les commissions d’examens des vœux, au fonctionnement nébuleux, est aléatoire », écrit-elle, évoquant des « critères de classement peu transparents ».

Dans le langage très châtié de la Cour, on critiquait aussi des « paramètres parfois contestables ». Et on recommandait de ne pas faire figurer dans les critères de sélection (et donc d’anonymiser) les noms des lycées d’origine des candidats.

Les critères généraux et les « attendus » de chaque cursus de premier cycle sont maintenant rendus publics sur ParcourSup, mais pas les méthodes précises de classement

Si les critères généraux et les « attendus » de chaque cursus de premier cycle sont maintenant rendus publics sur ParcourSup, ce n’est pas le cas des méthodes précises de classement. Quelles notes du lycéen sont prises en compte, avec quelle pondération ? Quel poids pour la lettre de motivation... ? Ces méthodes ont été placées sous le sceau du « secret des délibérations » des jurys.

Cette opacité va probablement évoluer car… « consacrant l’existence d’un droit constitutionnel à l’accès aux documents administratifs, le Conseil constitutionnel juge que chaque établissement d’enseignement supérieur doit rendre compte des critères en fonction desquels ont été examinées les candidatures dans le cadre de ParcourSup » (communiqué du 3 avril).

Mais des progrès restent encore à faire sur les « attendus » jugés souvent excessivement sélectifs et sur lesquels il n’y a pas de travail commun entre le secondaire et le supérieur.

Extension du domaine de la sélection

ParcourSup est présenté dans sa communication comme un dispositif permettant le choix des lycéens pour leur orientation. En fait, c’est plutôt l’inverse : ce sont les établissements du supérieur qui choisissent.

Au départ, avec APB, on distinguait les filières sélectives et les autres. Aujourd’hui, la distinction entre « sélectives » et « en tension » est de plus en plus ténue. Le rapport de la Cour des comptes met clairement en cause ce discours : « Le maintien de l’actuelle distinction entre filières sélectives [classes prépas, BTS, DUT…] et filières non sélectives [les licences classiques] atteint ses limites », peut-on lire dans sa conclusion.

« En réalité, une formation devient sélective lorsque la demande des candidats est plus forte que la capacité d’accueil de la filière concernée », explique la Cour. Cela aurait été le cas, en 2019, de près de 20 % des formations dites non sélectives en tension, représentant près de 30 % des candidats admis, selon ses calculs.

Le nombre de places disponibles dans le supérieur et notamment dans les universités est insuffisant

Car, au final, ce qui est vraiment masqué voire dissimulé par ParcourSup c’est une gestion de la pénurie. Le nombre de places disponibles dans le supérieur et notamment dans les universités est insuffisant. Les gouvernements successifs ont fait le choix de faire le gros dos face à la montée démographique des années 2000 et d’attendre que la vague passe... D’ici là, on va continuer à gérer le manque et une sélection dont on n’ose pas prononcer le nom. Cela semble bien être la raison principale d’un tel dispositif.

Le tri s’opère aussi entre « premiers de cordée » et les autres. Le système repose sur la file d’attente. Seuls les meilleurs ont une réponse immédiate et n’ont que l’embarras du choix dans les nombreux endroits où ils ont postulé. Les autres doivent attendre que les places se libèrent dans la queue et sont tenus de se connecter tous les jours pour apprendre qu’ils sont passés de la 2 780e place à la 1 581e...

Cela se répercute au sein du supérieur, l’université devenant de plus en plus un système « à deux vitesses » avec des formations siphonnant les meilleurs bacheliers, au détriment des étudiants inscrits dans des universités moins prestigieuses.

Notons enfin qu’un des effets pervers du dispositif est le développement des formations payantes et privées « hors-ParcourSup ». Echapper au stress de la sélection a un prix.

ParcourSup crée non seulement de la déception et de l’inquiétude mais aussi de l’échec. Quel sort pour les « sans réponse » ? L’an dernier, près de 59 000 jeunes sont restés sur le carreau dès la fin de la première phase de sélection (1 175 élèves étaient toujours sans affectation le 20 septembre 2019, selon la ministre de l’Enseignement supérieur). De plus, comment savoir si les jeunes ayant dit oui à une inscription ne l’ont pas acceptée faute de mieux ? Les orientations par défaut ont-elles réellement diminué ?

On pourra rétorquer que le taux d’échec en licence a diminué en moyenne. Mais dans le détail les résultats sont très contrastés et la causalité est discutable.

Il faut aussi évoquer le cas des « oui, si ». Ce dispositif était supposé proposer à certains étudiants une sorte de rattrapage pour leur permettre d’intégrer finalement la formation désirée. C’est un semi-échec. Plusieurs universités ont détourné la mesure et la qualité des formations proposées est très variable.

ParcourSup et le nouveau bac

L’an dernier et en ce début d’année, les enseignants se sont mobilisés contre le « bac Blanquer ». Cette année, le passage, de fait, en contrôle continu modifie la donne. Le taux élevé de réussite risque aussi d’avoir un effet d’entonnoir sur le supérieur qui peut augmenter encore les tensions et les désillusions.

La réforme du bac et du lycée en cours est destinée à améliorer la liaison avec l’enseignement supérieur et est indissociable de ParcourSup. De fait, cela signifie que la dimension de culture générale du lycée diminue et qu’on demande aux élèves de faire des choix plus précoces.

Les enjeux du lycée se transforment : si, dans un système scolaire qui n’était pas encore massifié, le bac avait encore une certaine valeur en soi en tant que certificat de fin d’études, aujourd’hui il concerne 80 % d’une classe d’âge et n’est plus qu’un passe pour des portes qui sont déjà ouvertes.

La réussite au bac n’est que la validation d’orientations qui se sont jouées avant, validées avec ParcourSup

En termes plus clairs, la réussite au bac n’est que la validation d’orientations qui se sont jouées avant, validées avec ParcourSup. Sa suppression ne changerait rien à la logique bac - 3 / bac + 3. Qu’on le regrette ou qu’on s’en félicite, c’est ainsi. Plutôt que de s’arc-bouter sur un rituel républicain, c’est sur la transparence des critères et attendus de ParcourSup que les enseignants devraient se mobiliser.

Mais si le lycée se transforme, réciproquement ParcourSup va devoir s’ajuster au nouveau bac, les séries ayant disparu au profit de spécialités.

Des questions nouvelles apparaissent. Comment seront redéfinis les attendus des formations et quels seront les critères d’examen de ces dossiers (notes de contrôle continu, notes du bac français, notes aux épreuves terminales de mars, bulletins...) ? Quelle place pour les bacheliers professionnels et techniques ? Ceux-ci ne semblent pas encore suffisamment représentés dans les formations du supérieur, notamment en BTS et en DUT.

Ce que ParcourSup fait aux jeunes

Comme on vient de le voir, c’est vraiment avec la mise en place de la réforme du lycée que ParcourSup va devenir la colonne vertébrale du dispositif. Mais ce que les élèves commencent à percevoir c’est que, outre le caractère très sélectif, on s’achemine vers un système relativement rigide (contrairement à l’objectif initial) et aboutissant à une orientation précoce. Autrement dit, dès 15 ans et la fin de la seconde, on demande aux jeunes de savoir plus ou moins ce qu’ils veulent faire. Et en plus ils n’ont pas trop le droit à l’erreur...

Une des « ruses » de ParcourSup, qui me semble être volontaire, est bien connue de la psychologie sociale. C’est celle de l’illusion du choix. En supprimant la hiérarchisation, on laisse entendre que tous les vœux se valent. Et si un lycéen obtient l’un d’entre eux (même s’il était un « plan B » formulé par défaut), il ne pourra pas dire qu’il n’a pas eu ce qu’il voulait !

J’ai demandé sur Facebook aux nombreuses personnes qui me suivent de répondre brièvement à cette question : « Qu’est-ce que ParcourSup fait aux jeunes ? » Les réponses ont été très nombreuses.

Le mot qui revient le plus est « stress », avec ces synonymes « anxiété », « fébrilité » « peur », « angoisse ». Mais le ressenti va bien au-delà. On parle aussi d’abandon et de solitude, car l’accompagnement et l’aide à l’orientation malgré la bonne volonté de beaucoup d’enseignants n’est pas toujours à la hauteur. Des élèves parlent d’incohérence, voire d’injustice et ne comprennent pas pourquoi certains sont pris et d’autres supposés « meilleurs » ne le sont pas.

On évoque aussi un sentiment de dévalorisation. Une mère d’élève développe : « ParcourSup fait douter les élèves de leurs qualités. Quand un élève a fait un parcours entre 16 et 17/20 de moyenne et qu’il est en liste d’attente partout, son estime de soi en prend un (grand) coup. Il a l’impression que personne ne veut de lui. »

ParcourSup rend les jeunes plus consommateurs-individualistes-compétiteurs

Je laisse la conclusion à deux internautes : « ParcourSup rend les jeunes plus consommateurs-individualistes-compétiteurs en leur faisant prendre conscience, à 15 ans, qu’ils sont tous les uns contre les autres. Bref, nous apprenons aux enfants à se voir comme des rivaux. »

Une autre professeure et mère d’élèves ajoute : « Il inculque à notre jeunesse qu’il n’y a pas de place pour tout le monde dans l’enseignement supérieur et que si tu n’es pas pris, ben c’est ta faute individuelle, tu n’as pas fait les bons choix, tu n’as pas été assez méritant. »


1. En mai 2019, 71,69 % des candidats, soit 458 805 lycéens sur 639 897, avaient reçu au moins une réponse positive. En mai 2020, ils ne sont que 58,66 % (338 548 sur un total de 662 366).

2. Exemple de liste d’appel : il y a 30 places dans une formation, un candidat est 8e sur la liste d’attente, il est donc 38e sur la liste d’appel. Quelle que soit l’issue, le rang sur la liste d’appel ne change jamais, à l’inverse de celui de la liste d’attente.